24 paires de mains, de la terre, de la paille, pour des légumes bien lotis
Retour sur le chantier, par Sophie Feyder
Ah, les chantiers participatifs… Comme souvent, il y a la théorie. Et puis la pratique.
La théorie, telle que je l’ai sublimée:
Les chantiers participatifs, c’est l’occasion de FAIRE quelque chose de ses MAINS, se mettre au défi d’apprendre de nouvelles compétences, se prouver qu’on sait faire autre chose que d’allumer un ordinateur et compléter des tableaux excel. C’est offrir son temps et son énergie pour accomplir quelque chose qui a du sens, quelque chose qui dépasse notre petite personne.
C’est aussi faire avec les autres, faire fourmi, sentir la force derrière le nombre. Être comme les Amish qui construisent une maison entière en 48h, compensant l’énergie fossile par l’énergie des bras. Beaucoup de bras.
La pratique, telle que je l’ai vécue:
On s’est lancé, tout feu, tout flamme, le premier jour de chantier. Les maîtres d’ouvrage, Anne et Bruno, nous regardaient d’un air amusé. “Doucement”, disait Anne. “N’oubliez pas de prendre des pauses”.
Dans l’élan du débutant, on changeait de poste plutôt que de prendre des pauses. Quand on en avait marre d’effiler la paille, on passait à la baignoire pour la brasser dans de la barbotine (i.e. de la gadoue). On s’essayait à ce geste, si gracieux quand effectué par les maîtres, qui consiste à éclabousser les murs de gopti (autre type de gadoue), à l’aide d’une taloche et d’une pelle. “C’est comme du ping-pong!”. Avant de conclure, en observant tout penaud le sol et nos vêtements devenus d’un brun monochrome, qu’on a bien de la marge avant de devenir efficaces (gracieux, on oublie).
Tasser, tasser la paille entre le mur et la planche du coffrage. (Re)faire tourner la bétonnière. (Re)faire couler un bain de boue. Touiller, touiller dans la baignoire. Au fur et mesure que les heures passent, la pile de paille mouillée croît sur la palette, tandis que les planches montent le long du mur, retenues par les tassots verticaux. “On avance bien”, s’est-on dit, tout fier.
La réalité de la pratique, ça te tombe dessus le lendemain et surtout le surlendemain. Courbatures innommables, tendinites, mal de dos— autant d’expressions diverses d’un corps non-habitué à autant d’efforts. Les démarrages matinaux deviennent moins ponctuels. On s’accroche à la prochaine pause. Le bavardage se prolonge. On s’échappe volontiers en corvée de cuisine. Les avancées sont moins probantes.
Alors, il faut changer d’approche. Apprendre à faire avec les limites de son corps. Renoncer à un productivisme profondément ancré en nous, accepter de ralentir, refuser de culpabiliser pour autant. Se ménager: “Ne pas faire d’ efforts inutiles”. On entre dans l’observation anatomique à échelle microscopique -agripper tel outil autrement, comprendre le rôle des genoux pliés, expérimenter dans les techniques de contrepoids pour épargner les muscles, trouver un tempo plus doux, chercher à faire plus avec moins. Dans cette économie du geste, s’installe une appréciation de l’ensemble de la somme des efforts. Il n’y a pas de “petites mains”. Tout le monde, même les enfants (s’ils en ont envie), peut potentiellement trouver sa place sur un tel chantier. A condition de s’y organiser autrement. Par exemple, utiliser deux seaux plus petits et remplis qu’à moitié pour réduire le poids, quitte à multiplier les trajets. Ou encore: considérer la cuisine ou la table de massage comme l’extension du chantier, et non comme une sphère dite “domestique”, “à part”.
Autrement dit, faire des chantiers des espaces inclusifs et ancrés dans le *care* par l’attention au détail et au respect du corps.