Elles s’envolent

Par Flora Delalande

Du 8 au 12 mai puis du 17 au 20 mai 2024, Flora Delalande et Philippe Sizaire proposeront un stage mêlant contes, plantes sauvages et paysage à la ferme des Minières. L’occasion d’arpenter les chemins, de raconter des histoires, de rencontrer les plantes, de les connaître. Une invitation à poser un double regard sur le monde sauvage qui nous entoure, celui du poète et celui du savant.

 

Allez, voici un petit poème de Flora pour le plaisir !

 

Elles s’envolent

 

Peut-être que les arbres ne perdent leurs feuilles que par amour du voyage. Peut-être que, lorsqu’ils séparent le pétiole de la branche, lorsqu’ils coupent net les canaux de sève par une cloison de liège, ils disent dans l’air gris de l’automne les paroles suivantes :

 

Partez, feuilles. Partez, vous qui savez voler.

Il va faire froid cet hiver.

Moi, je reste là, emmitouflé dans mon manteau d’écorce et ses quatre doublures.

Ne vous inquiétez pas, j’en ai connu d’autres, des saisons. Cela fait tant et tant d’années que je suis là, à veiller sur la maison aux volets bleus. Mille ans, peut-être. Mille saisons blanches. Je n’ai pas le cœur de partir si loin de mes racines. Vous savez comme moi que la petite fille rousse de la maison bleue sera bientôt en âge de grimper à ma cime…

Partez, feuilles. Partez sans moi.

Le voyage vous appelle.

Ne vous inquiétez pas.

Je ne vous perds pas : je vous libère.

 

Car, quoi qu’en disent les humains, les feuilles ne tombent pas. Elles s’envolent.

Et si le voyage, pour certaines, prend fin au pied du tronc, d’autres s’en vont très loin, à des milles et des milles de leur arbre. Elles survolent les villes, les champs, les fêtes, les défaites, les montagnes, les guerres, les plateformes pétrolières, les grands rassemblements, elles voient des naissances, des enterrements, la mer, puis vont mourir elles-mêmes au milieu du désert.

Là-bas, il n’y a plus un seul arbre : seulement, une très fine poussière ocre de limbes et de nervures que les humains, dans leur grande ignorance, prennent pour des poussières de roche, s’obstinent à nommer sable.